Frédéric de la Mure : « La photographie de la poignée de main entre François Mitterrand et Helmut Kohl a failli ne jamais voir le jour »

Crédit photo : MAEDI/ Frédéric de la Mure Photographe au Ministère des affaires étrangères depuis 1982, Frédéric de la Mure a parcouru plus de 140 pays. La photographie qui a contribué à le faire connaitre du grand public ? La poignée de main entre le président François Mitterrand et le chancelier Helmut Kohl, à Verdun, le 22 septembre 1984.

A l’occasion de l’exposition « Le geste de Verdun », présentée au Centre d’information sur l’Allemagne (CIDAL) du 22 janvier au 28 février 2015, qui est inspirée par ce cliché, il nous explique dans quelles circonstances il a pu saisir cet instant historique.

- Frédéric de la Mure, pouvez-vous nous rappeler le contexte dans lequel cette photographie a été prise ?

Nous étions en 1984, année marquée par le 40e anniversaire du débarquement en Normandie. L’Allemagne n’avait pas été invitée aux commémorations et l’organisation d’une cérémonie du souvenir ultérieure, purement franco-allemande, avait été décidée. Verdun a été choisie pour accueillir cette cérémonie.

- Etiez-vous le seul photographe présent à Verdun ce jour-là ?

Les journalistes et les photographes ont été convoqués à l’Elysée un ou deux jours avant la cérémonie, pour choisir les emplacements de chacun. Etant en reportage, je suis arrivé en retard à cette réunion et le service de presse m’a attribué, ainsi qu’à un autre confrère, « la plus mauvaise place », c’est-à-dire devant les cercueils des soldats, enveloppés de drapeaux français et allemand, en face des personnalités.

Les autres photographes avaient choisi de se poster parmi les tombes, pour pouvoir saisir l’image des deux chefs d’Etat marchant au milieu des tombes et donner une idée de l’ampleur du désastre qu’a été Verdun. Si j’avais eu le choix, j’aurais fait de même. La célèbre photographie de la poignée de main, fruit du hasard, a donc bien failli ne jamais voir le jour !

- Que s’est-il passé pour vous au moment de cette photographie historique ?

Il y avait de la bruine ce jour-là, et une ambiance lourde. J’ai été surpris, bien sûr, par la poignée de main entre François Mitterrand et Helmut Kohl. Mais je n’ai pas pu faire d’analyse directe ; j’ai vécu ce moment à travers le filtre de mon appareil photo. Sur le coup, je n’ai pas eu conscience de prendre une photographie historique.

Se serrer la main est un geste de fraternité bien sûr, mais un geste extrêmement courant. Je pense que la force de cette image est due au fait qu’elle a été prise devant des vivants – plusieurs centaines d’invités, dont des militaires français et allemands, mélangés dans l’assistance – mais aussi des milliers de morts.

- Qui a été à l’initiative de ce geste fort, le président Mitterrand ou le chancelier Kohl ?

Quand j’ai regardé ma planche contact, je me suis rendu compte qu’on ne parvient pas à voir qui était à l’initiative de ce geste. La cérémonie a été filmée par une seule équipe de télévision, et au moment de la poignée de main, le caméraman a effectué un mouvement de caméra sur les soldats présents. Il n’existe donc pas d’image vidéo du début de la poignée de main ! Mais manifestement, ce geste était spontané.

- Quand avez-vous compris que cette photographie deviendrait une image historique ?

Je l’ai compris assez vite. C’est une photographie qui paraît encore fréquemment, même 30 ans plus tard.

Quelques années après, en 1992, j’ai été interviewé pour l’exposition « Officiels, officieux - Instantanés diplomatiques » qui rassemblait à la Grande Arche de la Défense des clichés que j’ai pris dans le monde entier, et nous avons presque naturellement choisi de faire l’interview devant la photographie de la poignée de main de Verdun. Une dame âgée, très émue, qui visitait l’exposition s’est alors approchée de nous a nous a confié : « Pour moi, cette photo, c’est la fin de la guerre ».

Propos recueillis le 27 janvier 2015

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