Cet entretien, accordé conjointement aux six quotidiens Le Monde, Süddeutsche Zeitung, The Guardian, La Stampa, El Pais et Gazeta Wyborcza, a été recueilli à Berlin le 19 janvier par Stephan Kornelius, Javier Moreno Barber et Barotsz Wielinski.

" (...) Il se pose par ailleurs une question tout à fait fondamentale :
quelle ambition avons-nous pour notre Europe ? Situons-nous notre performance près d’une valeur médiane, d’un niveau moyen ? Ou bien nous orientons-nous par rapport aux régions du monde à l’économie dynamique qui donnent la cadence ? Le fait que nous ayons entre-temps développé une position commune quant aux questions de discipline budgétaire et de réduction de la dette est une bonne chose, mais cela ne suffit pas. Il faut à l’Europe davantage de croissance et d’emplois. Elle doit pouvoir s’affirmer également à l’avenir dans la compétition mondiale.
J’aimerais que l’Europe soit également reconnue dans vingt ans pour sa capacité d’innovation et ses produits. L’enjeu est de nous imposer à l’ère de la mondialisation, et donc d’assurer notre prospérité dans la durée.
(...)
Concernant la solidarité, il y a aussi d’autres opinions. L’Italie réclame nettement plus de soutien. Qu’entendez-vous par "solidarité" ?
Que nous aidions nos partenaires européens en sous-entendant qu’ils fassent le maximum de leur côté pour améliorer leur situation. C’est ce que nous avons fait dans le cas du FESF, et c’est ce que nous faisons pour le MES. L’idée de ce mécanisme de sauvetage permanent vient d’ailleurs de l’Allemagne. Nous sommes prêts à nous montrer solidaires. Mais nous avons aussi toujours souligné que nous devions apporter une aide sur la base des traités de l’Union monétaire, lesquels établissent clairement qu’aucun pays ne peut prendre à sa charge les dettes d’un autre.
Votre solidarité a donc un aspect très rigoureux.
Si nous sommes solidaires, nous ne devons pas pour autant oublier la responsabilité propre. Les deux vont de pair. Il est absurde de promettre toujours plus d’argent si nous ne luttons pas contre les origines de la crise. En Espagne, par exemple, plus de 40 pour cent des jeunes sont au chômage, ce qui est également dû à la législation. Ce n’est pas un reproche, comprenez-le bien, car j’ai beaucoup d’estime pour les efforts de réforme espagnols. D’autres pays, comme l’Allemagne ou les Européens de l’Est, ont déjà procédé à de douloureuses réformes de leur marché du travail.
Je plaide pour que nous, Européens, apprenions les uns des autres. (...)
La force de l’Allemagne constitue-t-elle un obstacle à la croissance des autres ?
Non. Et
cela n’avantagerait personne que l’Allemagne soit affaiblie. Nous devons bien entendu corriger au fur et à mesure les déséquilibres en Europe, mais en permettant aux autres pays d’accroître à nouveau leur compétitivité et non en affaiblissant l’Allemagne.(...)
Les propos de M. Sikorski expriment également une inquiétude : l’Allemagne est-elle vraiment attachée à l’Europe ou ne serait-elle pas mieux seule ?
Je serai claire :
toutes les forces politiques concernées en Allemagne sont pro-européennes. "Wir sind zu unserem Glück vereint" ("Notre chance, c’est d’être unis"), avons-nous dit lors du 50e anniversaire des Traités de Rome, et c’est à dessein que nous avons choisi cette formulation à double sens qui laisse entendre que nous avons la chance d’être unis et aussi que l’Europe unie assure notre bonheur.(...)
Vous réclamez la rigueur et renforcez ainsi une image qui, disons-le prudemment, n’est pas précisément utile, celle d’une Allemagne dure, prétentieuse, dominante.
Je prends ces préoccupations au sérieux, mais elles sont infondées. Il est par ailleurs intéressant de voir la rapidité avec laquelle certains stéréotypes peuvent émerger, y compris dans le débat en Allemagne, d’ailleurs.
Des stéréotypes du genre "les" Allemands, "les" Polonais, "les" Français, "les" Espagnols et "les" Grecs, dont nous croyons pertinemment savoir comment ils sont. Le progrès en Europe était précisément que nous ne nous montrions plus du doigt et que nous ne parlions plus "des" Français ou "des" Allemands. Il y a des Allemands fainéants et des Allemands assidus au travail, il y a des Allemands de gauche et des Allemands conservateurs. Il y a des amis de la compétitivité et des amis de la redistribution. L’Allemagne est aussi variée que tous les autres pays d’Europe.
Nous pouvons enterrer les vieux stéréotypes.
En quoi cette situation particulière vous influence-t-elle personnellement ? Un chancelier de la République fédérale d’Allemagne n’a rarement ou jamais disposé d’une telle panoplie de pouvoirs. On vous appelle Madame Europe, la chancelière de fer, Madame Bismarck. Trouvez-vous cela inquiétant ?
J’agis en mon âme et conscience. J’ai vécu pendant 35 ans dans un pays qui, Dieu merci, n’a finalement pas pu survivre en raison de son incapacité économique et politique, qui a été balayé par la soif de liberté de ses habitants.
Je suis profondément convaincue que l’Europe, avec sa démocratie, ses droits de l’homme, ses idéaux de liberté et ses valeurs, a beaucoup à offrir à ses habitants et du monde.
Aujourd’hui, l’Europe représente encore sept pour cent de la population mondiale. Si nous ne nous solidarisons pas, notre voix et nos convictions pourront à peine se faire entendre.
Ma motivation réside dans cette idée européenne de paix, de valeurs et de prospérité. C’est pourquoi je ne voudrais pas que nous nous contentions de nous faufiler à travers la crise.
Je ne voudrais pas que l’Europe soit un musée de tous les acquis passés ; l’Europe que j’appelle de mes vœux saura réussir à créer du nouveau. Je sais que cela signifie pour beaucoup un très, très grand changement, et c’est pourquoi nous devons nous soutenir mutuellement. Mais si nous reculons devant ces efforts, si nous sommes seulement gentils les uns avec les autres et diluons les projets de réforme, c’est assurément un mauvais service que nous rendons à l’Europe.(...)
Les Etats-Unis d’Europe font-ils partie de votre vision ?
Ma vision est l’Union politique, car l’Europe doit suivre sa propre voie. Nous devons nous rapprocher pas à pas, dans tous les domaines politiques. En effet, nous nous apercevons de plus en plus que tout sujet chez le voisin nous interpelle, et vice versa.
L’Europe, c’est de la politique intérieure.
Comment cela doit-il se refléter au niveau des institutions et des structures ?
Au fil d’un long processus,
nous transférerons davantage de compétences à la Commission, qui fonctionnera alors comme un gouvernement européen pour les compétences européennes. Cela implique un parlement fort. Le Conseil qui réunit les chefs de gouvernement formera pour ainsi dire la deuxième chambre. Pour finir, nous avons la Cour européenne de justice comme cour suprême. Cela pourrait être la configuration future de l’Union politique européenne, dans un certain temps, comme je le disais, et après de nombreuses étapes."